Baja: le retour.

Nous sommes dans les airs, Martin flirte avec l’écran devant lui. Je me sens ultimement coincée entre deux bancs. Loin dernière nous; déjà consommés au grand complet les moments à valser sans esquisse précise; de la descente vers le Sud puis la remontée vers le Nord.

Traverser deux fois la frontière avec au tout premier instant un sentiment d’intrusion, de méfiance, de curiosité et de prophéties burlesques. Le retour aura eu la puissance d’engendrer une série de maximes pragmatiques qui, lorsque seule à l’arrière d’El Burro, à combattre le vent féroce, faisait partir à la dérive mes pensées oscillantes.

Je m’efforce en silence, de rendre hommage une dernière fois à ces paysages désertiques, à ces eaux turquoises, à ces vagues brutales du pacifique et de ses côtes primitives, à ces gens que nous avons croisés, à ceux qui m’ont marquée, à ces moments intimes que j’ai partagés avec Martin. Parfois sous une lune flamboyante, parfois sous un tapis d’étoiles avec nul autre que le bruit des vagues ou des goélands affolés, de l’animation des rues bourdonnantes jusqu’au silence assourdissant des déserts.

Du haut de la moto, la vue lointaine de la cîme des ces palmiers verdoyants est venue, lors de ce voyage, donner tout son sens au mot oasis. Au tour de ces rarissimes cours d’eau fraîche, on y a semé la vie. Je ne peux que m’imaginer ce qu’il signifiait pour les peuples des débuts de cette grande colonisation. Ces gens ont marché et  croisé, tout comme nous, les mêmes sentiers, les mêmes montagnes aux rochers mythiques qui surplombent l’histoire. Si seulement elles pouvaient nous parler. Mes doigts frôlent timidement l’écorce de ce vieil olivier que les Jésuites ont planté il y a près de 400 années; c’est fascinant. 

S’endormir ainsi, éprouvée par la chaleur de la journée, par les beautés des paysages, parfois loin de tout. Reconnaissante toujours d’avoir pu le faire avec lui. 

Le cœur tuméfié par l’espace qu’à pris les souvenirs des dernières semaines, je regarde Martin continuer de flirter avec son écran. Je me tourne vers le hublot, les écouteurs sur les oreilles,  je laisse le hasard me dédier une musique du Monde. C’est aussi celle que vous écoutez. La toute première chanson que j’entends de si près depuis les 5 dernières semaines passées avec souvent nul autre que le tourbillon du vent chaud qui résonnait dans mon casque et mes méditations en écho.

Le voilà, le murmure parfaitement accordé, celui que je n’aurais su choisir. Celui choisi pour moi et qui engendra par magie, la translocation naturelle de mes sentiments ensevelis.

À tire-d’aile, ils remontent doucement en surface. Des images bien choisies, des souvenirs douillets; la sensation du vent qui caresse mes mains baladeuses alors que Martin me conduit partout. Mais la peur aussi de revernir à ce que je suis venue esquiver ici. Le tout culbute dans ma tête. Un tsunami.

Je revois Maria jouer avec son papa. Ses mains qui flânent dans ses cheveux. Ses doigts effleurant la barbe rugueuse de Martin. Je les revois s’ennuyer, regarder le temps passer. Se regarder, puis se remettre à créer. Regarder ses enfants jouer, sans distraction, sans l’appel du Monde d’ailleursJe repense aux gens assis sur la terrasse des maisons. Je les entends parler, la musique en diapason. Je revois ce fils qui fait marcher son père centenaire à la démarche plus que chancelante en le soutenant au meilleur des ses capacités. De l’autre côté de la rue, une maison copieuse se dresse somptueusement parmi les autres plutôt anémiques. Le comble des inégalités de Jean-Jacques Rousseau juste là devant moi. On est vendredi soir. C’est le temps de se rassembler, de partager dans la simplicité. 

La discordance s’est pulvérisée devant tous ces gens à l’aéroport, branchés et sur-branchés. Des familles entières, des couples muets. Personne ne se parle. C’est surréaliste pour moi. Ça me bouscule.

Le voyage tire à sa fin, le paysage en témoigne, prenant de plus en plus des odeurs californiennes. Plus le desert cède sa place aux verts bosquets, plus je cherche mes mots.

Je dilapide mes derniers Tacos de Pescado. Je ne veux pas oublier ces saveurs de coriandre parfumées, de tortillas de maïs grillés, d’oignons marinés soigneusement coupés, et des avocats mûris à point.

Les revois-tu toi, ces cueilleurs de fruits; ces petits bouts de femme avec leurs progénitures sur le dos?. Ce garçon aux chaussures trop vastes pour lui; son regard sur ta paire de sandales qu’il voulait à tout prix.  Revois-tu Chemanel à bord de sa barque, capitaine de son monde; ce veille homme à San Javier et notre quête du queso régional? Ou même ce vieux qui pousse sa charrette de crème glaçée de plage en plage.

C’est notre dernière soirée, j’essaie de donner vie à ces images qui font résonner de doux souvenirs, et qui parfois me refoulent aux moments passés en ta compagnie et celle des autres.

Je revois ces immenses rochers qui dans ma tête s’animaient sur notre passage. Les rochers se transformaient en ces Mangeurs de Pierre de l’Histoire sans Fin. Film fétiche de mon enfance. Puis la moto devenait Falkor, toi: le bel Atreyu. Nous fuyons ensemble l’affreux Néant; cancer de Fantasia. Nous voilà, sur notre chevauchée séduisante, débroussaillant de nouvelles connaissances, de nouvelles amitiés, de nouvelles créatures de la mer; des contrées aux cactus allongés qui à contre-jour, ressemblaient à des familles de brontosaures de l’époque jurassique. Le tout dans le but de trouver un remède pour l’Impératricerêver pour faire renaître Fantasia.

Les enfants me manquent. Ils ont voyagé avec nous. Ils étaient partout. J’ai envie de leur montrer l’essentiel. J’ai envie qu’ils s’ennuient, comme América et Maria.

Puis il y a Pamela, Paris Hilton et ces personnes qui ont tout et trop. De retour en sol Américain avec la surabondance fantomatique d’une Californie trop grasse. Je me sens en décalage horaire avec mes images, mes sentiments et ce bruit de fond superflu. Ça me casse.

J’aimerais que tu viennes me rejoindre, et l’idée de partager mes pensées et souvenirs se dissout accidentellement. La télévison est là. Tout comme Facebook, Radio-Canada, Kijiji et bien d’autres. Le tout au bout de nos doigts. J’attends ce moment depuis quelques jours où nous échangerons sur nos perceptions, sur notre vécu, sur nos réflexions, sur nos bons coups et nos moins bon coups; sur l’empreinte de notre Histoire sans Fin. Je m’endors impuissante, je ne peux rien contre lui, il est le plus fort,  ce Monde d’ailleurs.

Je me réveille amoureuse, c’est notre tout dernier moment. J’avais une envie folle de faire l’amour avec toi ce matin là. Tes étreintes ayant piqué ma curiosité. J’avais envie de me sentir comme cet ultime soir à Punta PrietaSe nourrir de la mer, ces palourdes allongées sur la table, ces deux chaises juste pour nous. Cette lumière, ces belles discussions calmes et sincères! La reconnaissance de tes exploits. Ce vent discret, ces montagnes rosées, sur des refreins de Femme libérée J’avais envie de nous appartenir une dernière fois.

Je ne veux pas que nos enfants ressemblent aux Collégiens de San Bernardino. Je leur souhaite d’être empatiques, de lire le visage des autres, d’être sensibles, d’être tendres, d’être à l’écoute; prêts à philosopher sur la vie. Se remettre en question, voler les beautés des autres peuples, s’inspirer de leurs  histoires. Ne faut-il pas propager nos apprentissages?

J’ai peur de notre retour. J’ai peur de revenir à cet état antérieur.

Le moteur de l’avion gronde. La nostalgie des ces dernières semaines m’envahie.

Je vais une fois de plus te léguer une histoire en images. Que feras-tu de celle-ci, des vies qui nous ont effleurés, de ta rencontre avec les inégalités. De ces moments qui nous ont rapprochés de nouveau.

J’ai espoir que Jose, Chemanel, Memo, Eduardo, Guillermo, Denisse, Marie, Lupita, América, Rod, Dave, ce garçon-aux chaussures-trop-grandes, t’allumerons. Comme père, comme amoureux, comme ami, comme citoyen. Avec le temps, j’imagine.

Je vois le Fleuve St-Laurent. Tu regardes ton écran. Tes respirations sont profondes. Nous méditons autrement, avec des accélérations différentes, bien différentes. 

Moi aussi, j’aurais voulu aller à Terre de Feu. Faire la traversée des Amériques. Avec toi, sur une moto. Sur une moto, on ne fait qu’un avec le voyage. 

Documenter le monde et le laisser encore te montrer la beauté du moment présent.

Dissiper ce Monde d’ailleurs; transcender la peur. 

Remonter le temps? Quelle injustice.

I hate Cancer. Fuck him. 

Tu sais que je t’aime tant. 

Moi, la Mejor Mujere de Baja.

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claude privée

Trop Beau, ce texte toute ces images…moi qui vient de perdre ma conjointe, on devait retourner au Mexique y passer l’hiver une dernière fois mais le cancer à été foudroyant à la fin. Merci de partager <3

Richard

Touchant, bouleversant mais tellement beau. Tu es une véritable artiste de la prose et de l’image, j’envie tellement ton talent.

Nous aussi, on a fuit le méchant crabe sur nos deux-roues. Je nous vois un peu dans tes mots. Espoir et courage!

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